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On a exploré le deep web

Posté le 16 Sep 2013 par Sylvain Abel

Comme nous l’avions fait avec le Twitter des ados et le monde des commentateurs en ligne, ce billet se consacre cette fois au « deep web » ou « web profond ». Le terme apparaît de plus en plus régulièrement sur la toile, nous nous sommes demandés s’il existait effectivement un internet parallèle et si oui, ce que l »on peut y trouver.
Concrètement, le deep web regroupe la totalité des sites non indexés par les moteurs de recherches classiques. Pour résumer, si ce n’est pas sur Google, c’est probablement du deep web.

Un simple contrôle de l’accès à des sites privés ?

Que sont ces sites non-référencés par des robots sur-optimisés qui, selon certaines sources composeraient 90% d’internet ? La réponse peut à première vue paraître moins excitante que prévue. L’immense majorité de ces espaces dispose juste d’un accès protégé, par un mot de passe (intranet, blogs privés), par l’utilisation d’un test de Turing (les captchas par exemple) ou simplement parce que les développeurs ont jugé que leur site ne devait pas être référencé et qu’ils ont réussi à tromper les robots scrutant les pages.

Ou un véritable réseau ?

Mais il existe une autre partie du deep web, et il s’agit de sites non accessibles avec un navigateur classique. Où se développe effectivement un internet « parallèle » sur lequel l’anonymat rend impossible l’application de la loi. A la fois intriguant et dangereux – pour votre ordinateur (attention aux virus), pour votre esprit (attention aux images qui restent imprimées sur la rétine) et pour des questions légales – on y croise bon nombre de projets et d’espaces qui, s’ils sont bien réels, franchissent sans vergogne le domaine des lois internationales. Ces sites ont une adresse en .onion – le reste étant généralement composée d’une suite de chiffres et de lettres désordonnées – et il est nécessaire de disposer d’un navigateur spécifique pour les atteindre, raison pour laquelle les moteurs de recherche ne les indexent pas.

Un accès toujours plus facile au fil du temps

S’il y a encore quelques années, les protocoles d’accès à ces sites étaient réservés à une élite d’informaticiens, il existe aujourd’hui des logiciels simples d’installation qui en ouvrent la porte. Le plus connu et le plus utilisé est sans aucun doute Tor, The Onion Router (qui a vu son trafic doublé en une semaine il y a un peu moins d’un mois, même si personne ne sait pourquoi). Conçu à la base pour sécuriser les communications de l’U.S. Navy, le protocole s’est démocratisé et est aujourd’hui accessible pour tous en un simple téléchargement. Tor est un logiciel d’anonymisation, également utilisable sur le web traditionnel, qui, sans entrer dans les détails techniques, crée un réseau d’échanges de connexions entre tous ses utilisateurs. Ainsi avant d’atteindre le site que vous chargez, votre connexion va passer par plusieurs points (d’autres internautes sur Tor) à travers le monde. Aucun de ces points n’aura votre identité précise, le système fonctionnant sur différentes couches d’informations qui se libèrent au fur et à mesure, conservant les suivantes cachées et ayant supprimé les précédentes. Rendant votre débit extrêmement lent, ce protocole a pour avantage de rendre très difficile le traçage de vos actions (pas impossible pour quelqu’un disposant d’un grand savoir-faire ou de beaucoup de fonds, mais tout de même suffisamment pour décourager n’importe qui de « normal »).

Une fois Tor installé, la découverte du deep web et des sites en .onion peut commencer, petit tour d’horizon qui est, bien sûr, loin d’être exhaustif de ce gouffre insondable.

Les deux stars du deep web, Hidden Wiki et Silk Road

tor-300x158C’est sans doute la meilleure première étape possible pour s’engager dans la découverte du web profond. Véritable source d’informations, ce pendant de Wikipédia caché regorge d’explications sur le fonctionnement et les diverses utilisations du web – profond ou non. C’est également un index de liens, bien qu’un nombre important d’entre eux soient des liens morts (la stabilité des adresses est très faible sur le deep web, beaucoup de sites existent sous forme de multiples copies miroirs qui se développent parfois parallèlement). Par ailleurs, certains des articles portent aussi en eux une fibre philosophique poussée, comme l’un de ceux d’introduction au deep web intitulé « how to exit the matrix » qui va bien au-delà de simples explications techniques et pragmatiques.

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Silk Road est sans aucun doute la star du web profond. Depuis maintenant un peu plus d’un an, avec la parution révélant que le site atteignait 22 millions de dollars en ventes annuels, ce marché anonyme est passé d’un espace privé et relativement confidentiel à une exposition répétée dans les medias. Et l’explosion médiatique du Bitcoin n’y est certainement pas complétement étrangère. Avant sa soudaine prise de valeur, le Bitcoin était avant tout la monnaie du deep web, et Silk Road est la plus importante place de marché de cet espace. Qui trouve-t-on ? A part des êtres humains en code barre et les armes, bannies depuis peu, tous les objets imaginables sont autorisés à la vente. Le mantra de Silk Road est de proposer des échanges anonymes entre deux individus consentant. La grande majorité des échanges tourne en effet autour de la vente de drogues de toutes catégories et provenances (avec une certaine « logique » tout de même, le cannabis vient plutôt des Pays-bas et de Suisse là où les produits chimiques proviennent de Chine et d’autres pays d’Asie). Bien entendu ces produits ne sont soumis à aucun contrôle. Des vendeurs malhonnêtes jouent donc sur la similarité de certaines molécules plus ou moins coûteuses à fabriquer, risquant la santé des consommateurs. Pour lutter contre ce type de problèmes, Silk Road a mis en place un système d’évaluation des vendeurs similaires à celui d’eBay. On y trouve aussi un forum très actif où les membres discutent entre eux des vendeurs ou encore des meilleurs procédés pour recevoir un colis.

Des sites aux contenus illégaux, arnaques ou véritable marché noir ?

On trouve sur cet espace un grand nombre de choses farfelues dont beaucoup carrément douteuses côté éthique. Il est aussi parfois très difficile de faire la part des choses entre les arnaques et les véritables propositions commerciales. En admettant que tout soit réel, un véritable marché du vol et de l’assassinat s’est développé. Mais il est probable qu’en réalité il s’agisse – tout du moins pour les tueurs à gage – de simples arnaques, et le fait qu’il faille payer la moitié du prix en avance ne pousse pas à la confiance si l’on peut dire.
D’autres contenus qui seraient certainement censurés sur le web traditionnel s’y trouvent, notamment des manuels de guérilla, des explications pour fabriquer des bombes montées comme un meuble suédois (là encore attention, suivre des instructions à la lettre pour faire des mélanges chimiques peut se révéler dangereux pour les autres, mais aussi pour soi selon l’intention de la personne qui les a écrites).

Le repaire des contenus « off-limits »

Mais ce qui fait avant tout la « réputation » du web profond c’est le sexe. Que ce soit la pédophilie, la zoophilie ou la location de prostituée, ce sont des choses bannies du web traditionnel qui ont trouvé refuge dans cet espace. Le deep web est le repaire du contenu qui doit impérativement rester caché tout en étant accessible. La couche d’anonymat ajoutée par Tor (et potentiellement d’autres logiciels complémentaires) semble suffisamment rassurer certains internautes pour discuter et partager ces contenus. Pourtant, ces pédophiles sont activement recherchés, et il n’est pas possible de douter que les services de renseignement et de cybercriminalité n »ait pas conscience de l »existence de ces espaces. Impossible par contre de savoir s’ils n’arrivent pas à agir, s’ils ont un impact et pratiquent des arrestations par ce biais ou encore s’ils sont infiltrés dans ces réseaux pour en démanteler de plus importants. Toujours est-il que même le Hidden Wiki liste certains de ces services, bien qu’il soit difficile sans cliquer sur les liens de savoir ce qui se cache réellement derrière, des virus, de la pédophilie ou le FBI.

Mais tout n’est pas noir sur le deep web

Malgré ces aspects peu réjouissants, le deep web regorge aussi de projets originaux plus humains. Et c’est avant tout dans la mise en commun des connaissances, une autre facette des espaces libertaires, que le deep-web excelle. Investi avant tout par les informaticiens, l’espace regorge de manuels dédiés à la fois au software et au hardware, il y en a bien assez pour ridiculiser la plupart des bases de données du web traditionnel combinées. D’autres projets relèvent de ce processus de partage de contenus librement, comme The Free Bibliotheca Alexandrina qui porte bien son nom. C’est un site sur lequel les internautes sont invités à déposer des documents s’apparentant aux livres en format numérisé (essais, textes ou encore bande-dessinées). Ceux-ci sont ensuite accessibles à n’importe quelle personne qui se connecte au site. Seule requête des administrateurs : que le nom du fichier lors de l’upload soit clair, comprenant titre, auteur et si possible date de l’ouvrage. Et ce n’est pas le seul, on trouve des concurrents regroupant manuels et romans comme The Tor Library, en illustration, et ses quelque 55GB de fichiers pdf. Enfin, on trouve également des services proposant gratuitement des espaces de stockage sans limite d’espace, avec un bémol cependant puisqu’il faut pouvoir accéder au deep web pour récupérer ses fichiers.

Pour conclure

Le deep web est une terre de liberté et d’anarchie. Difficile à surveiller grâce au cryptage apporté par Tor et à l’instabilité des sites qui s’y trouvent, c’est un espace où l’on est confronté à des pratiques taboues ailleurs. Qu’il s’agisse d’horreurs ou d’idéal de partage, le manque du contrôle traditionnel des données est sa caractéristique première. Et pourtant, il est certain que ces espaces font l’objet d’une certaine surveillance, car si des fils de discussion entiers expliquent comment s’y rendre sur le forum 15-18 de jeuxvidéo.com, qui pourrait penser que les organismes d’état chargés d’enquêter sur les pratiques illégales du web n’ont pas conscience de leur existence ? Le deep web est par ailleurs de plus en plus souvent mentionné sur la partie émergée de la toile. Et cette exposition pourrait bien transformer ces espaces méconnus et cachés en plateformes très fréquentées.